Athènes 2.0 : epic fail

Je suis venu ici, à 8000 km de chez moi, pour vous deman­der de m’aider à créer une infra­struc­ture d’information glob­ale. […]
Dans cette décen­nie, à cette con­férence même, nous dis­posons des inno­va­tions tech­nologiques et des moyens économiques pour réu­nir ensem­ble les com­mu­nautés du monde entier. Nous pou­vons main­tenant enfin créer un réseau d’information plané­taire qui trans­mette des mes­sages et des images à la vitesse de la lumière de la plus grande ville au plus petit vil­lage sur tous les continents.

Ces routes, ou, plus exacte­ment, ces réseaux d’intelligence dis­tribuée — vont nous per­me­t­tre de partager des infor­ma­tions, nous inter­con­necter et com­mu­ni­quer comme si nous formions une com­mu­nauté mon­di­ale. A par­tir de ces con­nex­ions nous créerons un pro­grès économique robuste et durable et des démoc­ra­ties fortes ; nous apporterons de meilleures solu­tions aux défis locaux et mon­di­aux de l’environnement, nous améliorerons la santé des pop­u­la­tions, et — finale­ment — nous aurons une meilleure con­science de notre des­tin com­mun sur notre petite planète.

L’infrastructure d’information glob­ale va nous aider à édu­quer nos enfants et nous per­me­t­tre d’échanger des idées au sein des com­mu­nautés et entre les nations. Ce sera un moyen par lequel les familles et les amis vont tran­scen­der les bar­rières du temps et de l’espace. Elle don­nera corps à une place de marché mon­di­ale de l’information, où les con­som­ma­teurs pour­ront acheter ou ven­dre leurs produits.

Le développe­ment de l’infrastructure d’information glob­ale doit être un effort coopératif entre les gou­verne­ments et les peu­ples. Il ne peut pas être dicté ou con­struit par un seul pays. Cet effort doit être démocratique.

Et l’intelligence dis­tribuée de cette infra­struc­ture éten­dra la démoc­ra­tie participative.

Pour illus­trer cette évo­lu­tion, je voudrais utiliser un exem­ple tiré de l’informatique. Dans le passé, tous les ordi­na­teurs étaient des machines énormes avec une unité de traite­ment unique, capa­bles de résoudre les prob­lèmes dans un cer­tain ordre, un par un, chaque bit d’information faisant un va-et-vient entre le processeur cen­tral et le vaste champ de la mémoire qui l’entoure. Main­tenant, nous avons des ordi­na­teurs qui trait­ent l’information mas­sive­ment en par­al­lèle, avec des cen­taines — voire des mil­liers — de minus­cules processeurs autonomes répar­tis sur tout le champ de la mémoire, tous inter­con­nec­tés et, ensem­ble, beau­coup plus puis­sant et plus poly­va­lent que le processeur unique, même le plus sophis­tiqué, car ils ont cha­cun à résoudre un petit morceau du prob­lème en même temps. Ainsi, lorsque tous les morceaux sont assem­blés, le prob­lème est résolu.

De la même manière, l’infrastructure d’information glob­ale sera un assem­blage de réseaux locaux, nationaux et régionaux, qui seront non seule­ment comme des ordi­na­teurs en par­al­lèle, mais aussi, dans leur forme de développe­ment le plus avancé, for­meront un unique ordi­na­teur dis­tribué fonc­tion­nant lui-même même mas­sive­ment en parallèle.

Dans un sens, l’infrastructure d’information glob­ale sera une métaphore de la démoc­ra­tie elle-même. La démoc­ra­tie représen­ta­tive ne peut  pas fonc­tion­ner avec un gou­verne­ment cen­tral tout puis­sant, prenant toutes les déci­sions tout seul. C’est pour cette rai­son que le com­mu­nisme s’est effondré.

Au lieu de cela, la démoc­ra­tie représen­ta­tive repose sur l’hypothèse que la meilleure façon pour une nation de pren­dre des déci­sions poli­tiques est pour chaque citoyen — l’équivalent humain du processeur autonome — d’avoir le pou­voir de con­trôler sa pro­pre vie.

Pour ce faire, les gens doivent avoir à dis­po­si­tion les infor­ma­tions dont ils ont besoin. Et être autorisés à exprimer libre­ment leur opin­ion  et leur vote, qui se com­bi­nent avec celui de mil­lions d’autres. C’est ce qui guide le sys­tème dans son ensemble.

L’infrastructure d’information glob­ale ne sera pas seule­ment la métaphore d’une démoc­ra­tie fonc­tion­nelle, elle sera le moyen de pro­mou­voir le fonc­tion­nement de la démoc­ra­tie en aug­men­tant con­sid­érable­ment la par­tic­i­pa­tion des citoyens à la prise de décision.

Et elle va favoriser la capac­ité des nations à coopérer les unes avec les autres. J’y vois donc un nou­vel âge athénien de la démoc­ra­tie forgée dans les forums que con­struit l’infrastructure d’information globale”.

C’est par ces mots que, le 21 mars 1994, le vice-président des Etats-Unis, Al Gore, intro­duit son dis­cours devant l’assemblée de l’Union Inter­na­tionale des Télé­com­mu­ni­ca­tions réu­nie à Kyoto au Japon.

Al Gore n’a cer­taine­ment pas inventé l’Internet comme il l’a quelque­fois revendiqué, mais il est sans doute celui qui a exprimé une des visions les plus opti­mistes de l’avenir placé sous le signe des nou­velles technologies.

Plus de quinze après, que reste-t-il de cette vision ? Il y a un point sur lequel Al Gore ne s’est pas trompé : l’”infrastructure d’information glob­ale” qu’il appelait à l’époque de ses vœux existe bel et bien. Elle innerve l’ensemble de la planète de ses vais­seaux par lesquels coulent en con­tinu les impul­sions élec­triques qui trans­portent l’information. Plus encore que l’infrastructure, ce sont les usages qui ont explosé durant la même péri­ode. Un nom­bre crois­sant d’individus sont aujourd’hui con­nec­tés, et de manière de plus en plus inten­sive, dans tous les pays, dans toutes les classes sociales, à tous les âges de la vie, même si c’est selon des modal­ités dif­férentes. Aujourd’hui, on utilise Inter­net pour faire tou­jours plus de choses, dans une var­iété de sit­u­a­tion tou­jours plus large. Vision­naire, Al Gore l’était cer­taine­ment, lui qui fut un des rares hommes d’Etat à pressen­tir l’importance qu’allait pren­dre ces réseaux numériques à l’échelle de la planète et dans tous les domaines.

Mais alors, ce nou­vel âge d’or athénien, cette “Athènes 2.0″ dont il entrevoy­ait la pos­si­bil­ité serait elle donc advenue ?

Ne rions pas. Car c’est plutôt avec une cer­taine tristesse qu’il nous faut faire le bilan des quinze années qui se sont écoulées depuis le dis­cours d’Al Gore : il n’a en effet pas fallu atten­dre longtemps pour voir se lézarder les murailles du bel édi­fice athénien : dès la sec­onde moitié des années 90, les indus­tries cul­turelles com­men­cent à voir d’un mau­vais oeil le développe­ment de cette nou­velle zone de libre-échange et cherchent à la con­trôler par l’intermédiaire de nou­velles mesures législatives.

C’est la grande anti­enne du piratage qui com­mence alors et la belle agora athéni­enne se trans­forme rapi­de­ment en un immense champ de bataille où pirates, gou­verne­ments et puis­sances économiques s’affrontent avec bru­tal­ité. Aux alen­tours de l’an 2000, ce n’est pas le bug du mil­lé­naire red­outé par tous qui survient, mais l’éclatement de la bulle spécu­la­tive qui s’était formé quelque temps aupar­a­vant sur les valeurs tech­nologiques qui éclate. La “nou­velle économie” dont le développe­ment doit per­me­t­tre dans la bouche d’Al Gore l’avènement de la nou­velle démoc­ra­tie part en fumée de manière aussi soudaine qu’elle était arrivée sur le devant de la scène. Le “retour à la réal­ité” après les rêves de l’âge d’or est con­fir­mée si l’on peut dire, par l’explosion des tours jumelles. “Cette ville n’existe pas” écrit Daniel Bour­rion à pro­pos de Man­hat­tan, île irréelle, point focal sur lequel se con­cen­trent depuis deux siè­cles tous les rêves, tous les fan­tasmes européens en par­ti­c­ulier d’un monde meilleur. Ce qui s’est passé dans la mat­inée du 11 sep­tem­bre 2001 est en fait à l’image de ce qui est arrivé au rêve athénien d’Al Gore : un dur retour à la réal­ité de notre époque, qui n’est faite ni de prospérité ni d’amitié entre les peu­ples, et cer­taine­ment pas de démoc­ra­tie par­tic­i­pa­tive, si tenté que l’on puisse encore même par­ler de démoc­ra­tie tout court.

Les années qui ont suivi le 11 sep­tem­bre 2001 ont vu le déploiement par les gou­verne­ments des nations occi­den­tales de l’arsenal répres­sif le plus sévère que l’on ait connu depuis longtemps. Celui-ci s’appuie d’ailleurs sur des mesures dras­tiques de sur­veil­lance des pop­u­la­tions qui passent en grande par­tie par les réseaux infor­ma­tiques avec la général­i­sa­tion de l’inspection pro­fonde de paquets. Aujourd’hui, on arrive au bout d’un proces­sus : un nom­bre crois­sant de pays pra­tiquent la cen­sure par fil­trage des sites web. D’autres inven­tent la “peine de mort numérique” en prononçant des peines de décon­nex­ion du réseau à l’égard de con­trevenants du droit de pro­priété intel­lectuelle. D’autres encore envis­agent de couper Inter­net et toute forme de com­mu­ni­ca­tion élec­tron­ique les jours de man­i­fes­ta­tion ou d’émeute afin de prévenir toute forme d’organisation pop­u­laire con­tre l’autorité.

Al Gore, comme beau­coup d’hommes poli­tiques améri­cains de sa généra­tion rêvait d’étendre le mod­èle démoc­ra­tique de Jef­fer­son au reste du monde. Et Inter­net devait être le cheval de Troie qui assur­erait la réal­i­sa­tion du rêve. Pour tout un ensem­ble de raisons qui lui ont échappé, c’est l’inverse qui s’est pro­duit ; ce qu’on pour­rait appeler l’application uni­verselle, quoique à des degrés divers, du mod­èle chi­nois auto­cra­tique. La belle expli­ca­tion tirée du monde infor­ma­tique sur les main­frames et les ordi­na­teurs en réseau, absol­u­ment vraie sur le papier, sem­ble démen­tie tous les jours en réalité.

Jamais les gou­verne­ments n’ont sem­blé aussi peu recon­nus, aussi peu légitimes aux yeux des peu­ples qu’ils gou­ver­nent. Et le phénomène le plus mar­quant et le plus trou­blant de ces derniers mois, est que l’épidémie de défi­ance qui tra­verse le monde est absol­u­ment trans­ver­sale aux régimes tyran­niques et aux régimes démoc­ra­tiques. Car la con­ta­gion con­tes­ta­trice que l’on a vu poindre dans le monde arabe ; en Tunisie, en Egypte, en Libye et en Syrie, il est trou­blant de con­stater qu’on la retrouve en Espagne, en Grèce, en Israël, en Allemagne…et en Grande-Bretagne. Bien sûr, elle ne s’exerce pas selon les mêmes modal­ités ou la même inten­sité, ni du côté de la con­tes­ta­tion, ni du côté de la répres­sion. Mais enfin, les reven­di­ca­tions sont curieuse­ment sim­i­laires d’un bout à l’autre de la planète : une amélio­ra­tion des con­di­tions de vie, et surtout, la démoc­ra­tie ; réelle.

Prenons les choses depuis le début. À env­i­ron 13h30 beau­coup de gens se sont rassem­blés devant le Par­lement. Ils ne se cachent pas sous des capuches, ce ne sont pas des jeteurs des pier­res. Ce sont des per­son­nes âgées, des jeunes, des femmes, des hommes, des étu­di­ants, des tra­vailleurs, des chômeurs qui sont là, qui cri­ent des slo­gans, qui font un geste fam­i­lier en direc­tion du Par­lement. Les plus excités sont juste en face ; tout au plus ont-ils lancé des insultes et sec­oué les grilles qui ont été mises en place en face du mon­u­ment du Sol­dat Inconnu. Rien d’important en d’autres ter­mes qui jus­ti­fierait ce qui allait suivre. Tout d’un coup, de partout, de droite, de gauche et du cen­tre, une attaque générale de la police comme28/06/2011 Syntagma, Athens.nce et pousse les man­i­fes­tants vers les marches de la place Syn­tagma. Imag­inez des mil­liers de gens qui courent fréné­tique­ment vers une ouver­ture étroite d’une largeur n’excédant pas 10 mètres. De der­rière eux, les policiers anti-émeutes jet­tent des grenades assour­dis­santes dans la foule et des gaz lacry­mogènes, créant la panique. Les gens sont brûlés par les flammes, noyés dans les gaz, ils ne peu­vent pas voir en face d’eux, et ils com­men­cent à se piétiner mutuelle­ment et à dévaler les marches. Les plus faibles gisent dans leur sang. Mais mal­gré cela, la police con­tinue. Avec leur matraque, ils frap­pent tous ceux qui se trou­vent en face d’eux, tous ceux qui s’enfuient en courant, en se marchant les uns sur les autres.”

La répres­sion féroce lancée le 29 juin dernier par la police grecque con­tre la pop­u­la­tion athéni­enne qui occu­pait paci­fique­ment la place du Par­lement, a provo­qué une vague d’indignation dans tout le pays, et ailleurs. Parmi le tor­rent de réac­tions et de com­men­taires qui furent échangés dans les jours qui ont suivi sur le site du réseau social Twit­ter, celui-ci :

εμείς γεννήσαμε τη δημοκρατία, εμείς τη σκοτώσαμε! Τουλάχιστον έχουμε το know-how!”

Nous avons donné le jour à la démoc­ra­tie, et nous l’avons assas­s­inée ! C’est au moins une chose que nous savons faire !

Athènes 2.0 : epic fail.